Consommation d’alcool et cancer : de quoi parlez-vous?

Nous aimons tous boire un petit coup. C’est notre drogue de choix.

Avec 83 % des hommes et 74 % des femmes qui consomment de l’alcool, nous ne tenons pas vraiment à entendre parler des effets négatifs de l’alcool sur la santé. Nous connaissons plus ou moins tous et toutes les conséquences d’une consommation excessive d’alcool, mais seulement un Canadien sur trois semble savoir que l’alcool est lié à un risque élevé d’au moins six cancers, dont le cancer colorectal et le cancer du sein. C’est une honte nationale. Entre 6 200 et 9 900 Canadiens sont touchés par un cancer lié à l’alcool chaque année.

« C’est un sujet qui met les gens très mal à l’aise dans notre société », a mentionné la journaliste chevronnée Ann Dowsett Johnston vendredi dernier dans le cadre d’un forum sur le cancer et l’alcool. Les groupes de défense de la santé publique ont établi des directives de consommation à faible risque – deux boissons par jour pour les hommes, une pour les femmes, aucune pour les femmes enceintes – mais selon Johnston, ces directives ne semblent pas intéresser grand monde.

La LCBO a distribué plus d’un million de dépliants sur ces directives. La question est la suivante, les lit-on?

Selon Dowsett Johnston, nous sommes devenus une société alcogène. On encourage la consommation d’alcool partout, des encarts lustrés distribués dans les journaux aux contenus médiatiques. Elle considère la section sur la mode de l’édition du samedi du Globe and Mail comme la « section des cocktails ».

Un aspect important du problème est qu’il n’existe pas de système cohérent de communication traitant de l’énormité du problème. La réalité, c’est qu’aucun niveau de consommation d’alcool n’est sûr. Quand plus de trois quarts des Canadiens en consomment, on essaie d’atténuer les risques, pas de les éliminer. Les preuves indiquent que plus on boit plus les risques sont grands.

Action Cancer Ontario rapporte qu’environ un million d’Ontariens boivent plus qu’ils ne devraient, mais ces données sont basées sur des enquêtes par autodéclaration.

Le Dr Jürgen Rehm est un des chercheurs les plus éminents qui soient dans le domaine. Il est membre du groupe consultatif d’experts sur la pharmacodépendance et l’alcoolisme de l’Organisation mondiale de la santé.

Selon le Dr Rehm, les Canadiens sont reconnus pour sous-déclarer leur consommation d’alcool. La comparaison entre les résultats des enquêtes et les chiffres de vente de la LCBO porte à croire que 70 % de l’alcool que nous achetons n’est jamais consommé. Le Dr Rehm estime que trois millions d’Ontariens s’exposent à des risques élevés pour la santé avec la quantité d’alcool qu’ils consomment.

Tandis que les conservateurs provinciaux et les dépanneurs prônent la privatisation en matière de vente d’alcool, le Dr Rehm dit que les monopoles gouvernementaux sur la vente d’alcool sont la meilleure façon de réduire les risques dus à la consommation d’alcool parce qu’ils en limitent l’accès. Lorsque la Pologne et les États baltes ont mis fin à leurs monopoles d’État, la consommation d’alcool a augmenté de 30 %. Le Dr Rehm estime que la privatisation de la vente d’alcool ici en Ontario contribuera à une hausse de 10 pour cent de la consommation. Ce peut être une bombe à retardement en termes de coûts pour le système de santé public.

D’autres pays ont fait des progrès en matière de réduction de la consommation d’alcool. On est plus conscient des liens entre la consommation d’alcool et le cancer dans des pays comme le Royaume-Uni et l’Australie, où les gouvernements jouent un rôle actif dans ce domaine.

Les taux de cancer ont également baissé en Russie 20 ans après la mise en œuvre de campagnes publiques sur la réduction de la consommation d’alcool.

Ce qui est particulièrement inquiétant, c’est que l’écart entre les sexes se rétrécit au Canada, avec une croissance plus rapide du pourcentage de jeunes femmes qui boivent avec excès. Vu les liens avec le cancer du sein, ce devrait être un signal d’alarme pour les décideurs politiques. Il est surprenant de constater que les personnes âgées forment eux aussi un groupe croissant de consommateurs plus assidus. Les recherches montrent que les habitants des régions rurales et des communautés du nord et les gens riches ont tendance à boire davantage que les gens pauvres et les immigrants.

Le forum a rassemblé de nombreux organismes de santé publique engagés à sensibiliser les gens à cet égard. Dowsett Johnston pense que nous approchons une croisée de chemins.

Les organismes de bienfaisance craignent d’être utilisés pour « apaiser les choses ». De nombreuses sociétés d’alcool  financent les activités de levée de fonds et de sensibilisation liées au cancer du sein. Un conférencier a fait remarquer que c’est un peu comme une compagnie de barres de chocolat qui financerait une campagne de sensibilisation au diabète. Certains refusent un tel parrainage, tandis que d’autres acceptent l’argent sans rien dire, faisant passer un message très contradictoire.

Lorsqu’on sait que seulement une personne sur trois est consciente du lien entre le cancer et l’alcool, on peut se demander combien sont au courant de l’existence de la Stratégie nationale sur l’alcool. Le groupe de travail de la stratégie est composé de 25 experts multisectoriels, y compris de représentants de l’industrie de l’alcool.

Le groupe de travail publie des directives de consommation d’alcool à faible risque, y compris celles que la LCBO distribue à ses clients.

Malgré ses 41 recommandations, le groupe de travail a de la peine à aborder des choses comme la pose d’étiquettes de mise en garde sur les bouteilles d’alcool.

Le Dr Robert Strang, administrateur en chef de la santé publique en Nouvelle-Écosse, est d’accord avec le Dr Rehm quand il dit que, en raison d’une consommation à la hausse et des dangers associés à une telle consommation, « nous devons résister à la tentation de privatiser ».

Il a parlé d’un rapport provincial qui examinait 10 dimensions politiques sur l’alcool. Le score moyen du Centre de toxicomanie et de santé mentale (CAMH) était de 47 %, laissant « une marge d’amélioration considérable ». Tandis que les partisans de la libéralisation de la vente d’alcool utilisent fréquemment le Québec en exemple, c’est la province qui compte les moins bonnes notes au CTSM.

Heather Manson, chef de la promotion de la santé, des maladies chroniques et de la prévention des blessures à Santé publique Ontario, dit qu’il nous faut non seulement des communications claires et cohérentes, mais également des prix socialement responsables.

À l’instar du tabac, nous avons besoin d’une stratégie de lutte contre l’abus d’alcool pour l’Ontario, qui contient des limites sur la commercialisation.

En dépit de leurs recommandations (Santé publique Ontario est une organisation indépendante qui peut uniquement conseiller le gouvernement), Manson a mentionné qu’ils n’envisageaient la mise en œuvre d’aucune politique pour le moment.

Elle a dit qu’il nous fallait « adoucir le paysage » pour les interventions politiques.

Et ça inclut de faire en sorte que l’excès d’alcool soit rendu moins acceptable d’un point de vue social.

Santé publique Toronto fait de son mieux pour aborder la question en mettant en œuvre une variété de campagnes visant les jeunes. Cela avec un maire qui ne cesse de considérer normale sa propre consommation excessive d’alcool et avec son frère, un conseiller municipal, qui semble croire qu’il n’y a rien à redire tant que le maire boit à l’excès lorsqu’il est dans son sous-sol.

Susan Shepherd, responsable du Secrétariat de la stratégie antidrogue de Toronto, à Santé publique Toronto, mentionne qu’ils trouvent des façons de « parler aux jeunes d’une manière qui est appropriée pour eux ».

Ils essaient également de promouvoir la santé et la sécurité dans le cadre d’activités en ville où l’on consomme de l’alcool. Shepherd affirme que Santé publique participe également aux interventions au niveau des politiques, y compris en exprimant leur opposition à la privatisation de la LCBO.

La volonté politique est un des obstacles à une bonne stratégie de santé publique.

Les Ontariens sont victimes d’un stress accru dans leur vie quotidienne et l’alcool permet de déstresser. Les politiciens l’ont compris et ne vont vraisemblablement pas rendre cette drogue moins accessible.

Un participant a souligné l’importance d’essayer de tenir compte de la situation dans son ensemble. Nous ne pouvons pas aborder les risques associés à la consommation d’alcool sans examiner les raisons pour lesquelles les gens boivent.

Dowsett Johnston a avoué que quand elle était plus jeune, elle buvait volontiers un verre de vin pour « décompresser » après une journée de travail. Ce n’est que quand elle a atteint la cinquantaine qu’elle s’est rendue compte que ça pouvait lui causer des problèmes de santé.

Nous devons également nous pencher sur la stigmatisation associée à la consommation d’alcool, qui nous empêche souvent d’en parler. Dowsett Johnston pensait qu’un forum auquel elle avait participé avait été un échec jusqu’à ce qu’on lui dise que quelque 1 500 personnes écoutaient silencieusement assises devant l’écran de leur ordinateur.

Un conférencier a fait remarquer qu’on avait des leçons à tirer de nos succès dans la réduction de la tabagie et de l’alcool au volant. Dans les deux cas, les citoyens se sont tenus les coudes et leurs efforts ont inspiré bon nombre de médias. Peut-on faire la même chose pour l’alcool?

Dowsett Johnston pense que oui. Elle a un nouveau livre sur le sujet : Drink: The intimate relationship between women and alcohol publié par HarperCollins. Dowsett Johnston fait actuellement le tour des médias pour promouvoir son livre.

 

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s