Nicaragua Jour 9 : « De la misère à la pauvreté »

Une des meilleures usines dans les zones de libre-échange

Une des meilleures usines dans les zones de libre-échange

MANAGUA – Il est 5 h 30, le soleil se lève sur le parc industriel Las Mercedes. L’allée qui traverse le parc est longue; de multiples rambardes apparaissent ici et là, un peu comme on en voit dans les parcs thématiques, pour faire la queue. De chaque côté, un haut grillage; on a l’impression que les gens sont comme aspirés dans les usines un peu plus loin. À l’autre extrémité, un poste de garde, où l’on inspecte les sacs des travailleurs qui arrivent à l’usine.

Le long du sentier, on installe des étals. C’est un centre d’achats instantané pour les travailleurs, où ils peuvent se procurer tout ce dont ils ont besoin, du papier de toilette aux médicaments d’ordonnance – ordonnance pas nécessaire. Les marchands savent bien de quoi leur clientèle a besoin pendant la journée.

Nous sommes ici pour distribuer quelques petites brochures dans le cadre d’une campagne organisée par Maria Elena Cuadra, un organisme de défense des droits des femmes qui joue un rôle de catalyseur de changements sociaux partout au Nicaragua. Les brochures décrivent le contenu d’une nouvelle loi sur la violence faite aux femmes. Ce n’est pas négligeable dans une société où la violence faite aux femmes, viol y compris, est non seulement monnaie courante, mais est profondément ancrée dans la culture.

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Les brochures ont été produites avec des fonds d’Oxfam et de l’ACDI, et on y voit un petit drapeau canadien imprimé au verso.

Les premiers travailleurs arrivent et sont heureux de recevoir nos brochures. Bientôt, un torrent de milliers de travailleurs se déverse dans l’allée. Nous sommes prêts, et les membres de notre délégation travaillent avec les femmes du MEC pour faire en sorte que chaque personne reçoive une brochure.

Un homme nous dit qu’il aime frapper les femmes. Un autre qu’il aimerait avoir quelques exemplaires pour ses amis; il trouve que le travail du MEC est important.

Les gardes de sécurité nous laissent faire notre travail, nous demandant seulement de filmer notre vidéo un peu à l’écart de l’entrée principale. La nouvelle loi est appuyée par la Première Dame du Nicaragua, même si le gouvernement semble peu intéressé à faire avancer les choses à ce propos. Les compagnies à l’intérieur de cette enceinte nous laissent faire notre travail et nous demandent même des exemplaires de notre brochure.

Le MEC a placé des haut-parleurs à l’entrée et joue de la musique entre les annonces de promotion de la campagne du MEC. Les travailleurs connaissent bien l’organisme.

À 7 h, le courant s’arrête abruptement, avec quelques derniers travailleurs qui arrivent gentiment. L’allée est soudain vide, et on remarque qu’aucun travailleur n’a jeté la brochure qu’on lui avait donnée.

Tandis que nous retournons à l’autobus, la musique continue de jouer et un chauffeur d’autobus danse sur les marches de son véhicule tout en avalant la dernière bouchée de son déjeuner. Tout autour de nous se trouvent les nombreux autobus qui ont conduit les travailleurs jusqu’ici.

On a mis sur pied des zones de libre-échange au Nicaragua pour attirer les investisseurs. À une époque de capitalisme sauvage, le gouvernement du jour avait jugé nécessaire d’entrer dans le jeu. Les zones de libre-échange n’appliquent pas les mêmes règles que le reste des employeurs au sein de l’économie. Aujourd’hui, plus de 100 000 Nicaraguayens travaillent ici; ils sont mal payés et leurs conditions de travail sont souvent déplorables. La plupart de ces travailleurs commencent à 7h du matin et finissent à 7 h du soir. Beaucoup d’entre eux restent même plus longtemps s’ils n’ont pas atteint leur quota de production pour la journée.

On nous dit que les usines américaines sont les meilleures et que les usines coréennes sont celles qui soulèvent la colère des travailleurs. Des femmes qui ont déjà travaillé dans ces usines nous disent combien il est difficile de recevoir leur dû et de faire en sorte que les usines honorent les avantages sociaux légiférés par l’État; elles nous décrivent des conditions de travail monstrueuses, y compris le fait qu’elles n’avaient le droit d’aller aux toilettes qu’une seule fois par jour. Et une autre travailleuse est là pour vérifier combien de temps les gens passent aux toilettes. Certaines usines ne permettent pas aux travailleurs de se déplacer librement à l’intérieur de l’usine, insistant pour qu’ils restent à leur poste toute la durée de leur quart de travail.

Ces travailleurs d'usine confectionnent des Dockers de Levis chez l'un des meilleurs employeurs de la zone de libre-échange

Ces travailleurs d’usine confectionnent des Dockers de Levis chez l’un des meilleurs employeurs de la zone de libre-échange

Plus tard ce matin, nous visitons une des meilleures usines américaines. L’usine est ouverte depuis 12 ans. Depuis neuf ans, le client de cette usine est Levis. Aujourd’hui, les travailleurs confectionnent des pantalons Dockers vendus aux États-Unis et en Argentine.

Nous sommes plutôt étonnés de pouvoir entrer à l’intérieur d’une de ces usines, mais la direction de cette usine a de bonnes relations de travail avec le MEC et le syndicat local.

Les travailleurs de cette usine travaillent de 7 h à 17 h 30 chaque jour. Ils ont une pause de 15 minutes le matin et une autre de 30 minutes à midi. Le salaire minimum dans cette usine est de 50 $ par semaine – un salaire apparemment élevé dans cette zone de libre-échange, si l’on considère que le salaire minimum est généralement de 70 $ par mois. Je vous rappelle qu’une famille moyenne a besoin de près de 500 $ par mois pour couvrir ses besoins fondamentaux.

En plus de la paie, l’employeur est tenu de payer 50 pour cent des prestations des travailleurs – ce qui comprend une prime correspondant à un mois de salaire versée en décembre. Le gouvernement a reconnu que les travailleurs qui ne reçoivent pas assez pour subvenir à leurs besoins ont besoin d’un peu plus d’argent à Noël. Bien qu’il y ait des règlements, les usines de la zone de libre-échange ne les respectent pas forcément. Et le gouvernement semble peu intéressé à les faire appliquer.

Le co-fondateur de l’usine nous dit qu’il a lui-même commencé dans une usine coréenne et qu’il voulait faire mieux. Plus tard, nous tombons sur le directeur général qui nous avoue que le salaire offert ne suffit pas pour vivre. Il nous dit que son usine permet au moins aux travailleurs de passer « de la misère à la pauvreté ».

Cette usine, qui traite mieux ses employés que les autres, reçoit des pressions des usines des autres pays, qui ont des normes encore inférieures. La compagnie a déjà perdu une collection, reprise par l’usine du Bangladesh. Il nous dit qu’il aimerait bien qu’un salaire minimum international soit instauré pour mettre fin à cette course vers l’abîme.

Les travailleurs nous disent que c’est une très bonne usine parce qu’ils peuvent aller aux toilettes quand ils veulent, et qu’ils peuvent se déplacer comme ils veulent à l’intérieur de l’usine.

Aujourd’hui, 1 700 personnes travaillent dans l’usine. Le soir, 1 700 autres Nicaraguayens arrivent pour le deuxième quart. L’usine ramène les travailleurs chez eux en autobus à la fin de leur quart parce qu’il n’y a plus de transports en commun à cette heure à Managua.

Notre excursion comprend une visite à la clinique médicale, dont l’usine est très fière. Cet employeur paie ses travailleurs pendant qu’ils sont chez le médecin, même si la clinique est dans l’usine. Les femmes du MEC nous disent que ça a ses inconvénients – les médecins et infirmières de la compagnie donnent moins facilement des congés de maladie aux femmes que les médecins de l’extérieur.

La compagnie paie également ses travailleurs lorsqu’ils sont en formation. Il faut généralement compter entre 8 et 10 semaines pour former un ouvrier général. Pour du travail plus technique, cela peut prendre deux à trois ans.

Les femmes du MEC nous disent que le roulement est très élevé dans les usines coréennes, lesquelles mettent parfois leurs travailleurs à la porte après trois jours de travail en refusant de les payer.

Rencontre à l'organisme Maria Elena Cuadra

Rencontre à l’organisme Maria Elena Cuadra

Il est évident que l’usine américaine considère ses travailleurs comme un investissement et que les conserver est un avantage.

Cette usine a aussi une autre raison de mieux traiter ses travailleurs – elle est soumise à des contrôles inopinés du programme « Better Work Nicaragua », qui lui permettent de conserver son statut. L’adhésion à ce programme est volontaire, mais pour les entreprises soucieuses de leur réputation, elle donne une meilleure image à l’usine. La prise de conscience croissante du public en ce qui concerne les ateliers de misère en Amérique centrale favorise certains changements dans la zone de libre-échange. On nous a dit que ça avait pris du temps à Levis pour trouver une usine au Nicaragua avec laquelle ils étaient à l’aise.

Lors de notre visite à l’usine, nous avons vu trois travailleuses prendre du matériel dans des sacs à déchets pour les mettre dans de gros contenants. Ces trois personnes sont malvoyantes. La compagnie trouve important d’offrir également de l’emploi aux personnes handicapées.

Après notre visite, nous nous sommes arrêtés dans un centre d’achats qui ressemble à n’importe quel centre d’achats en Amérique du Nord. Les mêmes marques, les mêmes prix, malgré des salaires nettement inférieurs. Seule l’élite de la société nicaraguayenne peut se permettre de magasiner ici, où une paire de pantalons peut coûter autant qu’un mois de salaire pour un travailleur d’usine. L’étiquette des vêtements vendus dans un grand magasin indique qu’ils ont été fabriqués en Chine, pas au Nicaragua.

Nous finissons notre journée dans les bureaux de Managua de l’organisme Maria Elena Cuadra. Environ 25 femmes et cinq hommes nous attendent dans l’auditorium. Ils nous parlent pendant deux heures des griefs déposés contre les usines et de la grande fierté qu’ils éprouvent à l’égard des accomplissements du MEC. Ils nous demandent aussi ce que nous avons pensé de la distribution matinale des brochures.

Un certain nombre de journalistes sont présents, pressés d’interviewer Patricia Rebolledo, la directrice générale de l’organisme Horizons d’amitié. La dernière entrevue a lieu à bord de notre autobus, tandis que nous attendons de partir.

Il nous a suffit de neuf jours au Nicaragua pour constater l’impact de l’économie globale sur un des pays les plus pauvres du continent. Nous avons vu ici le visage sauvage du capitalisme exploiter brutalement les travailleurs pour pouvoir étaler des marchandises à bon marché dans les rayons de nos grands magasins. Nous avons également observé l’incroyable dégradation de l’environnement naturel. Chaque dirigeant nous a dit que le changement climatique entraîne des risques énormes pour la nation.

Un des nombreux marchands de bord de route à Managua

Un des nombreux marchands de bord de route à Managua

Nous avons aussi vu des organismes comme Maria Elena Cuadra, AMICA et les jeunes du Centre communautaire Oscar Ontario Romero faire des choses incroyables pour apporter des changements positifs au sein de leur société.

Après avoir vu cette vieille fontaine portant le logo du gouvernement canadien à Santa Marta, nous avons vite compris que le développement n’est pas une question de briques et de mortier, mais qu’on devrait plutôt chercher à développer le capital humain pour assurer l’avenir des communautés. C’est le travail que fait Horizons d’amitié, de Cobourg, en Ontario. Nous sommes reconnaissants d’avoir pu les accompagner dans le cadre de ce voyage et surpris de la différence qu’un petit organisme non gouvernemental comme celui-ci peut faire non seulement au Nicaragua, mais partout en Amérique centrale.

Demain, nous rentrons au Canada. Lisez nos conclusions ici même.

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