Ontario Shores : la santé mentale des travailleurs mise au placard

Les récentes affiches du Centre de toxicomanie et de santé mentale (CTSM) posées dans les abri-bus de la ville affirmaient que deux personnes sur trois vivant avec une maladie mentale souffrent en silence.

Les préjugés associés aux maladies mentales sont souvent liés à diverses formes de discrimination, y compris à des obstacles au logement et à l’emploi. De tels préjugés peuvent aussi conduire à l’isolation sociale.

Les préjugés sont parfois des obstacles de taille à la participation au traitement.

Les maladies mentales s’entourent de nombreux stéréotypes, dont bon nombre sont faux.

Nous avons fait remarquer plus tôt que les personnes qui vivent avec une maladie mentale ne sont pas plus enclines à la violence que n’importe qui d’autre au sein de la société. Les études ont démontré que les personnes qui vivent avec une maladie mentale sont plus susceptibles d’être victimes de violence. Nous avions bouclé notre dernière campagne (2008) sur la sécurité au travail au CTSM avec une annonce dans les abri-bus, préparée en collaboration avec le conseil des patients de l’hôpital, qui en disait autant. Notre position n’a pas changé.

Nous avons entendu des preuves plus tôt cette année dans le cadre d’une réunion entre le Réseau local d’intégration des services de santé du nord-ouest et de nombreux travailleurs de première ligne en santé mentale à Thunder Bay. Recevoir des soins « dans la communauté » se traduisait souvent par un logement dans des quartiers que la plupart d’entre nous hésiteraient à visiter, et encore à plus forte raison à choisir pour vivre. Les travailleurs se sont dits inquiets de laisser leurs patients dans de tels quartiers, avec des médicaments d’ordonnance d’une grande valeur de revente. Le souci ici, c’est que la maladie de ces patients en fait des cibles probables d’actes criminels.

Compte tenu de tout cela, notre rencontre avec Norma Gunn fut une expérience remarquable.

Norma est une infirmière qui souffre de stress post-traumatique dû aux actes d’extrême violence qu’elle a vécus là où elle travaille — le Centre pour la santé mentale Ontario Shores. C’était la 16e et la pire des attaques subies depuis qu’elle travaille à l’hôpital. Elle vit désormais dans la peur. Elle dit que quand elle arrive au campus principal de l’hôpital, son corps ne répond plus et elle tombe physiquement malade.

La bonne nouvelle est que grâce aux soins professionnels qu’elle reçoit son état s’améliore, mais la route est encore longue. Elle nous dit elle n’aurait pas pu partager son histoire il y a un an, et encore moins la répéter pour divers médias.

De nombreuses campagnes récentes de lutte contre la stigmatisation ont impliqué des personnes sortant de leur mutisme pour parler de leur maladie. Ce sont généralement des célébrités, comme l’actrice Glenn Close. Close a accompagné des membres de sa famille élargie qui parlent de leur propre combat contre la maladie mentale. Au Canada, on avait félicité l’athlète olympique Clara Hughes, qui était sortie de son mutisme pour parler de son combat contre la dépression dans le cadre de la campagne de Bell Canada intitulée « Cause pour la cause ».

La vidéo d’Operation Maple sortie il y a quelques semaines, qui met en vedette Norma, a reçu de nombreux commentaires – la plupart félicitant l’infirmière du courage dont elle a fait preuve en parlant de sa maladie et des événements qui l’ont précédée.

Il est difficile de regarder la vidéo sans être profondément touché, et plus particulièrement lorsque Norma nous parle de ses enfants qui veulent retrouver leur maman. Norma n’est pas un stéréotype. Pas plus qu’elle n’est une statistique. Nous avons entendu son histoire à maintes reprises et elle relate les événements, et les effets avec lesquels elle vit depuis, de façon toujours remarquablement constante et claire. D’autres personnes ont confirmé son récit.

En partageant publiquement ses souffrances, elle court aussi l’énorme risque de tomber victime de discrimination.

En fait, c’est peut-être déjà fait : son salaire a baissé considérablement depuis l’incident, avec la perte de quarts payés à un taux majoré, y compris d’heures supplémentaires. Elle bénéficie actuellement de mesures d’adaptation, ayant été transférée dans un centre satellite où elle se sent plus en sécurité. Jusqu’à récemment, on lui confiait des tâches intéressantes, mais l’hôpital les lui a désormais reprises; une tactique qui entre vraisemblablement dans le plan de l’hôpital de réintégrer Norma au sein du campus principal, où il est évident qu’elle ne peut travailler sans un stress physique et mental énorme. Et ce, en partie parce qu’ils n’ont pas su, à plusieurs reprises, répondre aux besoins de Norma.

La vidéo d’Operation Maple met en lumière certains des échecs du Centre Ontario Shores en ce qui concerne Norma, y compris la décision remarquable de la laisser rentrer toute seule à la maison après l’attaque. La vidéo ne dit pas que l’hôpital a réintégré le patient qui l’a attaquée, qui avait été transféré dans un autre établissement après l’incident. Elle l’a appris alors qu’elle traversait le terrain de stationnement avec une préposée à l’entretien. Ils lui ont dit qu’ils trouveraient un moyen de la tenir à l’écart de ce patient au travail. Ils ont échoué là aussi.

Le Centre Ontario Shores avait une si haute opinion de Norma, en 2010, qu’il lui avait décerné un prix GEM. La situation semble bien différente deux ans plus tard, suite à ses lésions mentales et physiques. Est-ce sa propre attitude à l’égard de la santé mentale qui empêche la direction du Centre Ontario Shores de reconnaître la valeur de Norma aujourd’hui?

Tandis que la vidéo de Norma aide largement à contrer les préjugés associés à la santé mentale, ce n’est pas pour cela qu’elle raconte son histoire.

Ontario Shores a un énorme problème en ce qui concerne la sécurité au travail, notamment les attaques contre le personnel. C’est l’éléphant dans la chambre dont l’hôpital préférerait que Norma et nous nous abstenions de parler. En mai, juin et juillet derniers, le centre signalait en moyenne une attaque par jour. En 2008, tandis que nous exprimions des inquiétudes similaires à propos de la sécurité au travail au CTSM, un mois avec 23 agressions déclarées fut l’élément déclencheur pour le personnel. Le CTSM est trois fois plus grand que le Centre Ontario Shores. En termes simples, nous n’avons jamais rien vu de la sorte avant ça.

Nous avons régulièrement abordé le problème avec l’employeur. Tandis que les personnes qui vivent avec une maladie mentale ne sont pas plus susceptibles d’être violentes que la population en général, cela ne veut pas dire que nos patients ne constituent pas un risque pour eux-mêmes et pour autrui. C’est souvent une des raisons pour lesquelles ils sont dans un centre de santé mentale après tout.

Il ne sera pas facile de résoudre le problème du Centre Ontario Shores – les solutions sont sans doute nombreuses, y compris celle de s’attaquer aux causes environnementales profondes responsables de tels comportements agressifs. On a réussi à réduire de tels actes de violence ailleurs auparavant, suggérant que le problème en est un qui doit être résolu par l’hôpital.

Le ministère du Travail a entamé sa propre enquête et il émet des ordres.

C’est fort appréciable, mais il faut clairement en faire davantage, et l’appui de la direction de l’hôpital est essentiel.

Ontario Shores a laissé entendre qu’en racontant ce qui est arrivé à Norma nous contribuions à renforcer les préjugés associés aux maladies mentales, mais l’expérience de Norma suggère l’opposé. Les accusations du Centre Ontario Shores sapent aussi une campagne sérieuse de lutte contre la stigmatisation visant à rompre le silence.

Bell Canada avait invité tout le monde à en parler. Rien ne suggérait que les professionnels de la santé mentale vivant eux-mêmes avec une maladie mentale étaient exclus.

Ces derniers jours, Ontario Shores semble insinuer qu’il aimerait peut-être aborder la question avec nous. Nous ne pouvons qu’espérer.

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