Il était une fois deux physios… Raisons pour lesquelles la prestation privée des soins à domicile ne fonctionne pas

Sharon et Jackie (pas leurs vrais noms) sont des physiothérapeutes qualifiées qui approchent de la retraite. Les deux font exactement le même travail de soins à domicile dans la région couverte par le CASC de Champlain.

Sharon travaille dans la région de Renfrew. Jackie travaille à Ottawa.

Sharon et Jackie ont débuté leur carrière de physiothérapeute à titre d’employées municipales en 1992 et 1988, respectivement.

Lorsqu’on a ouvert les CASC, le service a été transféré des municipalités à des centres dirigés par la province. Bien qu’avec ce changement, les employés devaient également changer de régime de retraite (en passant du régime OMERS au régime HOOP), on avait dit à nos deux physiothérapeutes qu’elles ne subiraient aucune perte actuarielle. En fait, ce n’était pas vrai, et la question fait l’objet d’un procès interminable qui va entrer dans sa deuxième décennie.

Quand Mike Harris a décidé de faire des CASC des organismes contractants, qui ne fourniraient pas de soins de santé en tant que tels, il a insisté pour que leurs employés professionnels de première ligne soient cédés aux organismes privés qui soumissionneraient pour le travail.

Il existait alors plus de 40 CASC dans la province.

Le CASC où travaillait Jackie décida alors de confier son travail à Kaymar Rehabilitation, une compagnie privée à but lucratif.

Jackie avait alors été autorisée à passer à l’autre organisme avec ses conditions d’emploi intactes et sa représentation du SEFPO.

Le CASC de Sharon a lancé un appel de propositions pour les services de physiothérapie, mais les offres retournées correspondaient au double du coût de garder le service au centre. Le CASC de Renfrew a donc décidé de s’occuper de son propre service de physiothérapie et d’économiser ainsi environ 2 millions de dollars par année aux contribuables.

Cette décision contribuait aussi à la sécurité d’emploi des thérapeutes et autres professionnels paramédicaux à Renfrew.

En 2004, lors d’un nouvel appel d’offres, la compagnie qui avait embauché Jackie a perdu son contrat de physiothérapie. Le travail a été attribué à deux organismes sans but lucratif, COTA et VON. Bien que le CASC ait soi-disant attribué ces contrats en fonction de la qualité des services plutôt que du prix, ces deux organismes ne jouissaient d’aucune expérience en réhabilitation.

Jackie faisait le même travail, mais pour un nouvel employeur – VON. Elle changeait à nouveau de régime de retraite, passant maintenant du régime HOOP au régime de retraite de VON. Elle ne pouvait plus être représentée par le SEFPO, et a ainsi vu son salaire et ses avantages sociaux dégringoler. Quand elle a quitté Kaymar, elle gagnait 35,76 $ de l’heure. Six ans plus tard, son salaire horaire est de 35,66 $ et, comme les autres travailleurs du secteur public, elle fait face à un éventuel gel des salaires par le gouvernement. Son départ lui a valu de perdre son droit à congé annuel accumulé (qui a passé de cinq semaines de vacances à trois semaines).

Quand la succursale locale de VON pour laquelle elle travaillait décida de se séparer de VON Canada et de se constituer en une corporation sans but lucratif du nom de Carefor, Jackie a une fois de plus dû changer de régime de retraite. Étant donné que la plupart des fonds de pension sont fondés sur vos meilleures années avec le fonds, un autre changement allait entraîner une perte considérable aux niveaux de ses prestations à la retraite.

Sharon se réjouit de prendre sa retraite, qui approche à grands pas. De son côté, Jackie est laissée avec un sentiment d’insécurité dû aux nombreux changements subis avec son régime de retraite. Si Jackie était restée avec HOOP, son régime vaudrait 20 760 $ par année aujourd’hui. Au lieu de ça, ses régimes combinés ne valent plus que 14 165 $.

Si Jackie était restée employée publique du CASC pour lequel son organisme travaille maintenant, elle gagnerait également beaucoup plus. Sharon, qui travaille directement pour le CASC, gagne 39,78 $ de l’heure (le haut de l’échelle). Jackie gagne 35,66 $ (le haut de l’échelle) avec Carefor. Sharon se fait rembourser 52 cents le kilomètre lorsqu’elle se déplace pour ses rendez-vous de soins à domicile. Jackie reçoit 45 cents. Sharon a deux pauses payées dans une journée de sept heures. Jackie n’a pas de pause payée sur une journée de sept heures et demie. Sharon ne travaille pas la fin de semaine. Jackie travaille la fin de semaine et ne reçoit aucune prime pour le faire, sauf si elle est de piquet. Jackie n’a pas de congés de formation payés pour améliorer ses aptitudes. Sharon en a.

Il ne faut pas s’étonner si le roulement là où Sharon travaille est faible. Selon elle, les gens quittent seulement si leur famille déménage. L’an dernier, une seule ergothérapeute est partie. Le CASC a mis à pied une diététicienne, mais elle a été en mesure d’accepter un autre poste vacant. C’est tout le roulement qu’on a pu observer en quatre ans au bureau régional de Renfrew du CASC de Champlain. Le bureau du CASC compte 34 professionnels paramédicaux – diététiciens, travailleurs sociaux, ergothérapeutes et physiothérapeutes. La plupart travaillent à temps plein.

Là où Jackie travaille, le recrutement est un problème constant. Ils comptent 24 professionnels paramédicaux à temps plein et partiel. Sept sont partis au cours des 14 derniers mois. Parmi les 14 nouveaux employés embauchés dans cette période, cinq ont déjà quitté leur emploi. Les heures de travail dans son organisme sont souvent irrégulières et plus particulièrement lorsque le CASC essaie d’équilibrer son budget vers la fin de l’année.

Tandis que l’effectif total est demeuré stable dans le comté de Renfrew, là où le CASC est l’employeur, on ne peut en dire autant pour la Ville d’Ottawa et ses employés à contrat. En 2003, avant que Kaymar perde son contrat, l’organisme comptait plus de 30 physiothérapeutes desservant la Ville d’Ottawa. Quand le contrat a été partagé entre COTA et VON, le nombre de physiothérapeutes est tombé à environ 10 chaque. Et ces chiffres sont tombés encore plus bas. A un moment donné, il ne restait plus que cinq physiothérapeutes au VON pour couvrir la moitié de la ville. Carefor en compte désormais sept.

Dans la même période, le Comté de Renfrew a embauché deux autres physiothérapeutes au CASC, portant l’effectif à 12 équivalents plein temps pour répondre aux besoins des 93 000 habitants du comté.

Chaque fois que les offres concurrentielles reviennent, on parle de céder ces quelques derniers professionnels de première ligne au CASC.

Il semble clair que l’impartition du travail ait créé un milieu de travail instable, des salaires inférieurs et des prestations moindres, ainsi qu’un déclin du service dans la région d’Ottawa. Et c’est sans compter son impact puissant sur l’aptitude de ces professionnels de la santé à prendre leur retraite en toute dignité.

N’oublions pas que le CASC avait refusé de céder les travailleurs de Renfrew parce que les contribuables auraient dû payer plus pour les mêmes services.

De nombreux CASC ont refusé de demander une telle exemption et paient désormais davantage pour obtenir les services au privé, apaisant l’idéologie en vogue.

Le coût plus élevé de confier ce travail à une agence privée n’inclut pas l’administration de tels contrats par le CASC ou les coûts associés au processus d’appel d’offres.

À une époque, Dalton McGuinty se disait contre la procédure d’appels d’offres pour les services de soins à domicile.

« Si nous commençons à considérer les soins de santé comme une marchandise à mettre aux enchères, nous pouvons nous attendre à une diminution de la qualité des services », avait-il dit en 2003, alors qu’il était chef de l’opposition. C’est bien ce que nous commençons à voir aujourd’hui en Ontario.

L’opposition à la procédure d’appels d’offres concurrentielles a entraîné une série de moratoires et de contrats renouvelés depuis 2004.

Un grand nombre des contrats existants vont expirer cet été. Et les professionnels de la santé dans le secteur ont très peur pour l’avenir.

On se demande si les fournisseurs de soins de santé du CASC seront alors cédés à d’autres organismes.

Tant Sharon que Jackie s’inquiètent pour l’avenir. Plutôt que de vivre une telle expérience, Sharon risque de simplement prendre sa retraite. De son côté, par contre, Jackie n’aura peut-être pas les moyens de le faire.

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